Sud Ouest

Divers, dimanche 27 avril 2003, p. 6

L'Argentine dans la douleur
Recueilli par Jacky Sanudo



ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE. Aujourd'hui, se déroule le premier tour dans un pays laissé exsangue par la crise de décembre 2001.
Dégoût et désespoir sont à l'ordre du jour selon la psychanalyste Silvia Bleichmar


« Sud-Ouest Dimanche ». Dans quel état d'esprit se trouve le peuple argentin à la veille des élections ?

Silvia Bleichmar. Nous sentons tous que nous allons voter pour conserver un espace virtuel qu'un jour nous remplirons d'autres contenus. Le sentiment est à l'apathie, au dégoût et au désespoir. Le vote se fera sans enthousiasme. Ce sera surtout une tentative pour vaincre ce que nous considérons comme le pire : la corruption, le vandalisme, le passé...

Qu'est-ce que « la douleur pays » (1) ?

C'est le quota quotidien de souffrance que nous payons. Pas seulement à cause de la pauvreté où le pays est plongé mais surtout par la profonde apathie et l'avarice de la classe politique. C'est la perception de notre responsabilité pour n'avoir pas su arrêter les gaspilleurs, pour avoir permis la corruption, pour nous être laissé dépouiller du fruit de notre travail. C'est le manque de foi dans un futur qui génère cette « douleur pays », la peur que nos enfants vivent moins bien que nos parents, la sensation de fracture d'identité nationale, l'impuissance face au sentiment de profonde immoralité qui conduira une partie du pays à voter pour ses intérêts et non pour ses convictions. C'est enfin le fait que notre résistance ne s'est pas concrétisée en un projet de changement.

Quoi de neuf depuis décembre 2001 avec les concerts de casseroles (2), les slogans pour « qu'ils partent tous » ?

Nous sommes sur une table rase. Il est difficile de mesurer les enseignements de 2001. Mais ces événements ont laissé une marque profonde, et ce que nous voyons aujourd'hui n'est pas forcément la réalité politique. Nous savions que la consigne « qu'ils partent tous » était d'abord symbolique. Il est clair aussi, et nous le savons, que dans ces élections, il y a plus de poubelles que de matériel recyclable. Sur les listes, on voit cohabiter des personnes qui devraient être en prison, d'autres qui furent des participants actifs à la junte militaire. On dissocie les intentions politiques, en général, des propositions électorales. Cependant, je ne peux m'empêcher de ressentir une émotion profonde devant la recherche éperdue de tant d'Argentins : ils continuent à générer des mouvements sociaux alternatifs, produisent au niveau artistique, font des oeuvres merveilleuses à des prix dérisoires sur le marché international, écrivent, enseignent, discutent, cherchent. Que de talent gaspillé dans ce pays ! Il est en vie, miraculeusement, c'est celui que nous aimons, qui nous fait mal, et pour lequel on continue d'écrire des textes.

Vous-même posez la question : « Comment expliquer qu'aujourd'hui l'Argentine a faim ? »

Des Argentins souffrent de la faim non pas parce que le pays n'a pas de richesses mais parce qu'ils n'y ont pas accès. Il est brutal de voir un supermarché construire un mur pour se protéger des pillages. J'ai écrit un texte à ce sujet qui s'intitule « gestes de dignité désespérée », sur la défense de l'humanité aux confins de la misère. L'existence de la faim en Argentine démontre l'immoralité distributive des dirigeants. C'est pourquoi j'ai proposé que nous distinguions la corruption de l'immoralité : même s'ils sont conçus dans le respect de la loi, les plans économiques des grandes corporations financières sont immoraux, et ils ont toujours eu besoin de politiciens corrompus pour les mettre en oeuvre.

Est-il vrai que l'Argentine ne soit même pas en voie de développement ?

Oui. Et ne nous trompons pas : si le gouvernement né de ces élections cède devant les propositions du FMI pour la renégociation de la dette extérieure, la régression se creusera.

De quel mal souffre l'Argentine ? Est-ce l'abandon de plus de la moitié des gens par la classe dirigeante ?

La classe dirigeante n'abandonne pas seulement une partie de la population, elle tourne le dos au pays. J'entends par là que si nous regardons des personnages comme Carlos Menem, il ne représente pas uniquement une droite insensible à la souffrance populaire, mais ce type de « caudillisme » fréquent en Amérique, qui se maintient grâce à un mélange dégradé de corruption, d'obséquiosité déplacée vis-à-vis des pouvoirs étrangers, de décalage entre le discours et l'action. Avec au final la destruction de la culture du travail et du savoir, indispensables pour produire la richesse. C'est à mon avis le pire des maux dont nous souffrons.

De Buenos Aires à la Patagonie, qu'y a-t-il derrière le mot dignité ?

Le sacrifice quotidien pour tenter de conserver l'éducation et le travail. L'effort pour éviter que soit dilapidé le capital social et culturel accumulé pendant des générations. La défense désespérée de l'identité nationale, et la récupération du droit à l'existence comme nation et non pas comme individu.

Vous parlez de défaite de l'utopie. En quel avenir espérez-vous ?

Nous avons besoin de reconstruire les rêves, de sentir de nouveau que nous avons le droit de lutter pour un pays plus juste, où les différences ne condamnent pas une partie de nos compatriotes à rester en marge de la condition humaine.

Revenons aux élections. Pourquoi n'y a-t-il aucun Lula en Argentine ?

Parce que le mouvement ouvrier argentin a vécu cinquante ans de trahisons. Parce que les meilleurs ont été tués et les pires achetés. Et aussi parce que nous n'avons pas de bourgeoisie nationale : en Argentine, la rente de la terre a été remplacée par la rente financière, et les secteurs dominants ont toujours préféré leurs gains à court terme, exploitant le pays jusqu'à le laisser exsangue. Pour avoir un Lula, des conditions historiques sont nécessaires. La machinerie politique a broyé tous nos Lulas.

Que pensez-vous de la présence du candidat Menem ?

La possibilité qu'il atteigne le second tour est une honte pour tous.

Dimanche, pour qui voterez-vous, si vous votez ?

Je vote, et comme je n'ai personne qui me représente, je le ferai pour celui qui me donnera le plus de garanties de ne pas s'allier au « menemisme » et ne représentera pas les intérêts les plus sauvages du capital financier international. Je laisserai aussi de côté les représentants du militarisme répressif soutenus par certaines listes. Et, bien évidemment, tous ceux qui ont participé activement au processus de concentration financière.


(1) « Douleur pays, l'Argentine sur le divan », essai de Silvia Bleichmar, vient de paraître aux Editions du Félin, coédition Danger public (96 pages, 10,50 euros).
(2) Les concerts de casseroles (cacerolazos) ont symbolisé la protestation populaire après les événements de décembre 2001 qui avaient vu le président de La Rua déclarer le pays en faillite. Les émeutes firent trente-trois morts.


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